"...à l'obscurité de l'église, je finis par vous perdre de vue. Je fis donc rappeler la marquise, et lui enjoignis de déchirer un peu votre mante... La déchirure s'ouvrait sur votre cou. Je vous ai suivie à cette petite blancheur qui bougeait dans la pénombre. Je vous ai regardée longuement, doña Inès. Et j'ai vu que don Pedro avait raison de vous aimer." - L'Infante, La Reine Morte - Henry de Montherlant
Henry de Montherlant : "L'Infante est, avec le Roi, le plus rare caractère de la pièce. Grande, elle s'oppose à Inès - qui est douce, - comme, dans Les Jeunes Filles, Andrée Hacquebaut s'oppose à Solange. Une enfant. Malade d'orgueil. Malade d'impuissance : celle qui ne peut pas convaincre. Malade d'étrangeté. Attirée vers Inès, sa rivale heureuse, alors que n'importe quelle femme, à sa place, haïrait Inès ; mais c'est qu'elle n'est pas femme tout à fait. Névropathe, comme le Roi. Elle a son langage à elle, sa "chanson heurtée, elliptique" (Barrès) - "déjà toute pleine du large, déjà mon âme, à contre-vent, était rebroussée vers toi", - un débit de gave navarrais, des images hagardes : la route, pour elle, est "pâle comme un lion", elle sent dans "son intérieur" une épée de feu, etc. Inès, c'est l'espoir. L'Infante, c'est le désespoir : elle hurle sans arrêt. Sa poésie est triste et convulsive ; celle d'Inès était triste et étale. Ferrante la compare à un oiseau ; mais auquel ? Au "fauve rossignol" d'Eschyle, à Cassandre. Elle n'apparaît que deux fois. Elle se jette "comme une vague" contre Ferrante. Puis elle se jette contre Inès. Puis elle revient : elle n'est plus qu'une ombre, et elle supplie encore. "Elle répète toujours le même cri, comme l'oiseau malurus, à la tombée du soir, sur la tristesse des étangs." Puis l'oiseau cesse son cri, et la nuit est close. Il y a dans Eschyle des noms de pays, des noms de métaux, dont nul dans l'Antiquité ne savaient ce qu'ils étaient : ses énigmes lui donnaient figure d'oracle. Qu'est-ce que l'oiseau malurus ? Quand l'Infante est en pleine crise de sa vie intime, le rappel de Sennachérib, qu'est-ce que cela vient faire là ? L'Infante disparue, il reste dans son sillage le sourire profond de sa supériorité et de la douleur, avec une pointe de démence."
Henry de Montherlant,
extrait d'un article de 1954 :
En relisant La Reine Morte (pièce créée en 1942 à la Comédie Française),
Rôle de l'Infante
dans La Reine morte de Pierre Boutron (2009, d'après la pièce de Henry de Montherlant)